Médias : Archive des articles de sécurité (Les Commissionnaires en profil)
Des victimes de la grève enfilent leurs bottes de marche
Earl McRae, Ottawa Sun
Le 8 janvier 2009
Aux petites heures de matin, trois heures trente plus précisément, Gilles Labelle -- victime de la grève du service de transport en commun -- éteint son réveille-matin, se lève et se dirige vers la salle de bain pour se brosser les dents, se raser, et se laver. Il allume ensuite la télé pour regarder le canal météo avec sa femme Pamela.
Ne prenant même pas le temps de déjeuner, il enfile son uniforme de commissionnaire, ses chaussures en cuir noires (les bottes d’hiver que Pamela lui a achetées pincent ses orteils), son paletot bleu marin (doublé et à l'épreuve du vent), son foulard noir, deux paires de gants en coton (les bleus par-dessus les rouges), et son chapeau bleu avec oreillettes en fourrure. Il est quatre heures lorsqu’il prend son iPod et quitte son appartement à l’extrémité est de la rue Rideau pour amorcer son long périple – deux heures de marche à la noirceur et au grand froid – affrontant parfois des blizzards, de la pluie verglaçante ou des vents impétueux pour se rendre à son poste de sécurité dans l’immeuble du gouvernement fédéral à Westboro pour six heures.
Tout un trajet !
À pied, Gilles Labelle se rend de sa résidence rue Beausoleil jusqu’à la rue Friel. Il prend ensuite la rue Friel jusqu’à Rideau ; il longe Rideau jusqu’à Elgin qu’il traverse pour emprunter la rue Albert jusqu'à la rue Scott qui mène à la gare Westboro près de l'avenue Churchill ; il suit ensuite un sentier jusqu’à l’immeuble Graham Spry sur l’avenue Lanark.
Par choix, Gilles Labelle, 25 ans, et Pamela Labelle, étudiante au collège Algonquin, n'ont pas de voiture. Depuis le début de la grève, Gilles Labelle parcourt ce difficile trajet chaque jour parce qu’à cette heure indue il n’y a personne pour le reconduire. De plus, à la fin de son quart à 13 h 30, il reprend le même long chemin pénible pour rentrer à la maison parce que, encore une fois, à cette heure-là il n’y a personne pour le reconduire.
« Clairement, je souhaite que les grévistes votent la fin de la grève. D’après moi, l’offre de la ville est bonne. Je n’en veux pas aux chauffeurs d’autobus, mais je vous avoue que je suis frustré. »
« J’ai hâte que ce soit fini. »
Tout récemment, il croyait souffrir d'engelures à une main. Il pense que c’est arrivé durant une de ces sacrées excursions avant l’aube à -30º C alors qu’un violent blizzard s’abattait sur la ville.
« J’adore mon emploi et j’aime être à mon poste. J’ai toujours été un commissionnaire très dévoué. D’après mes calculs, j’ai marché 167,9 km depuis le début de la grève. »
Il mesure 5 pieds 7 pouces et pèse 138 livres. Il nie qu’il pesait 258 livres avant la grève.
A-t-il songé à faire du pouce ? « Jamais ! On m’a toujours appris à ne jamais faire du pouce. »
« De toute façon, je ne vois jamais plus de trois ou quatre autos durant ma marche. Il n’y a personne. »
« Par contre, les chasse-neige sont un peu partout. Le pire c'est quand ni les trottoirs ni les rues n’ont été déneigés. Dans ce temps-là, la marche devient très laborieuse. »
« Les gens dans l’immeuble où je travaille me disent carrément qu'ils ne feraient pas ce que je fais, dit-il en souriant. Ils pensent que j’ai perdu la boule. Je suis capable de marcher, alors, c’est ce que je fais, je marche ! »
Dans l’espoir d’une résolution
Sa journée de travail étant finie, Gilles Labelle, qui jure ne pas être fou, qui souhaite que le vote d’aujourd’hui mette fin à la grève, et qui marche parce qu’il est capable de marcher, se met à marcher, malgré le froid et la neige qui lui tombe sur la tête. Il marche le long de la rue Scott, traverse l’avenue Tweedsmuir, traverse l’avenue McRae, traverse la rue Clifton, traverse West Village Pvt., traverse la promenade Island Park, traverse l’avenue Oakdale, traverse la rue Rockhurst, traverse l’avenue Carleton, traverse l’avenue Western, traverse l’avenue Gilchrist, traverse l’avenue Ross, traverse l’avenue Grange, traverse l’avenue Caroline, traverse l’avenue Huron, traverse l’avenue Holland, il marche, il marche, il marche.
Il marche le long de la rue Scott, traverse l’avenue Parkdale, traverse l’avenue Pinehurst, traverse la rue Hinchey, traverse l’avenue Stirling, traverse l’avenue Pinhey, traverse la rue Merton, traverse la rue Manchester, traverse la rue Garland, traverse la rue Hilda, traverse la rue Bayview, traverse l’avenue City Centre, traverse la rue Preston, traverse la rue Booth, traverse l’avenue Lorne, traverse la rue Perkins, traverse l’avenue Empress, il marche, il marche. Il marche le long de la rue Albert, traverse l’avenue Bronson, traverse la rue Bay, traverse la rue Lyon, traverse la rue Kent, traverse la rue Bank, traverse la rue O'Connor, traverse la rue Metcalfe. Il marche, il marche, il marche. Il marche le long de la rue Elgin, jusqu’à la rue Rideau, il longe Rideau, traverse la promenade Sussex, traverse la rue Nicholas, traverse la rue Waller, traverse la rue Cumberland, traverse l’avenue King Edward, traverse la rue Nelson, se rend à la rue Friel ; il prend Friel jusqu’à Beausoleil et il arrive à son appartement vers 16 heures.
Il se déshabille, prend sa douche et se permet une petite sieste de deux heures. Il soupe avec Pamela, ils regardent ensemble la télé jusqu’à 21 heures et il se couche (mais pas avant de régler son réveille-matin pour 3 h 30).
« Je n’ai plus de vie sociale depuis le début de la grève, dit Gilles Labelle. »
« Absolument aucune. Mais, c’est correct. J’aime mon travail et je tiens à y être. »
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